Le constat est clair : l’accès aux soins de proximité devient un enjeu majeur en France. En dix ans, la densité médicale a chuté, passant de 161 à 147 généralistes pour 100 000 habitants. Résultat : environ 6 millions de Français se retrouvent sans médecin traitant, et 87 % du territoire est désormais classé en « désert médical ». Les délais pour obtenir un rendez-vous s’allongent, les urgences hospitalières pallient les manques et deviennent surchargées au point d’être détournée de leur fonction première. Les ruptures dans les parcours de soins se multiplient.
Face à cette situation, une dynamique se met en place : le développement des structures d’exercice coordonné – maisons de santé pluriprofessionnelles et centres de santé. Leur nombre a littéralement explosé : de 240 à 2 300 maisons de santé entre 2013 et 2023, et de 1 220 à 2 900 centres de santé. Ces structures ne sont plus marginales. Elles répondent à l’évolution des besoins de santé : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, dépendances, polypathologies.
Du soin individuel au soin collectif
Ces structures marquent une rupture avec la pratique médicale isolée. Elles reposent sur deux piliers : la pluriprofessionnalité (médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens, psychologues, etc.) et la coordination (continuité des soins malgré les absences, partage d’informations, protocoles communs). Le patient n’est plus seulement suivi par « son » médecin, mais bénéficie d’un réseau organisé qui assure une meilleure prise en charge.
Cette approche dépasse l’individu pour s’inscrire dans une logique territoriale : adapter les projets de santé aux réalités locales, développer des actions de prévention ciblées, lutter contre les inégalités sociales et spatiales de santé. En d’autres termes, il s’agit moins de « soigner une patientèle » que de soigner un territoire.
Des stratégies adaptées aux réalités locales
Le territoire façonne les pratiques : en montagne, la traumatologie est plus fréquente ; dans les zones balnéaires, la saisonnalité des patients impose des organisations spécifiques. Les structures s’adaptent avec créativité : cabinets multisites, maisons de santé « hors les murs », bus itinérants pour aller au-devant des patients. L’objectif reste le même : maintenir la permanence et la qualité des soins.
Entre engagement et fragilité
Mais ces structures, aussi prometteuses soient-elles, font face à deux défis majeurs :
- L’équilibre géographique : comment assurer une implantation équitable, concertée avec les élus locaux ?
- La viabilité économique : fondées sur une rémunération à l’acte, elles peinent à financer des missions essentielles mais non valorisées (accueil, tiers payant, prévention). Les déficits fragilisent leur pérennité.
Des îlots d’innovation à soutenir
Ces maisons et centres de santé apparaissent comme de véritables laboratoires de l’avenir de l’organisation des soins. Elles démontrent la pertinence d’une pratique médicale collective, territorialisée et solidaire. Mais elles reposent largement sur l’engagement des professionnels qui les portent. Leur multiplication et leur stabilité dépendront donc du soutien des partenaires institutionnels et de l’adaptation des modèles de financement.
Une chose est certaine : pour garantir un accès équitable aux soins, la réponse ne peut plus être individuelle. C’est bien en équipe, et à l’échelle d’un territoire, que se construit l’avenir de la santé.
Le rôle des CPTS : donner de la cohérence à l’action collective
Dans ce paysage, les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) jouent un rôle pivot. Elles ne soignent pas directement mais coordonnent l’action des professionnels de santé, du médico-social et du social à l’échelle d’un territoire. Elles ont vocation à être de véritables « laboratoires à solutions » pour répondre aux défis d’accès aux soins. Comment organiser un suivi quand, mathématiquement, les médecins généralistes ne sont pas assez nombreux ? Comment donner une nouvelle dimension à la prévention ? Comment aider les professionnels du territoire à faire corps et à inventer des outils collectifs pour améliorer la prise en charge des patients ? Autant de questions auxquelles les CPTS s’attaquent, en transformant les initiatives locales en réponses partagées, cohérentes et durables. Leur force est de fédérer les acteurs autour d’une vision commune et d’oser expérimenter pour anticiper les besoins de demain.
Inspiré de l’article de Nadège Vézinat, « Les soins, un sport collectif ? », publié dans Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, n° 80, sept.-nov. 2025.

